Nous ne croyons que ce que nous voyons. Mais nos yeux sont reliés à notre cerveau, et non à notre cœur.
Le cerveau est l’organe de la lune, le cœur est l’organe du Feu, du Soleil. La lumière que projette le cerveau est une lumière froide et réfléchie, bien plus faible que celle du cœur. Cela est d’autant plus vrai que nous n’utilisons habituellement qu’un petit quartier de cet organe pour nous éclairer.
Je me promenais la nuit dernière sous l'un de ces quartiers de lune, heureusement non masqué par les nuages (ces nuages qui, en nous, représentent les soucis, venant parfois masquer complètement la lumière de la lune comme celle du soleil). Songeant à l’adage taoïste consistant à « obscurcir l’obscurité pour ouvrir la porte de toutes merveilles », j’avais pris bien garde de ne pas chercher à éclairer la nuit du halo d’une lampe qui eût certes guidé mes pas un à un, mais ne m’aurait plus permis de voir le monde dans lequel je me déplaçais.
Le sommeil avait fini son œuvre bien avant que le soleil fût levé, et j’avais eu envie de quitter la yourte en lisière de forêt où j’avais fait halte la veille au soir (la tentation de contact avec la nature environnante est autrement plus forte dans ce genre d’habitat que dans les hôtels climatisés en bordure d’autoroute). Je marchais, donc, au milieu d’une clairière faiblement éclairée par le dernier quartier de la lune. Arrêté un moment pour admirer la voie lactée, je notai de plus en plus de fausses étoiles filantes, reconnaissables à leur déplacement lent et leurs lumières clignotantes. Après avoir saturé la terre de voitures, les hommes envahissent peu à peu le ciel de satellites et d’avions.
Je repris ma marche, et sous le faible éclairage lunaire, j’essayai de donner un sens aux choses que je « voyais » autour de moi. Dans un monde d’ombres, les détails n’apparaissent pas. Rien ou presque ne distingue un type d’arbre d’un autre, une fleur d’une autre. Une branche morte, au sol, peut aussi bien passer pour un tuyau d’arrosage ou un serpent. Et comme la nuit, sœur symbolique de l’ignorance, favorise la peur, beaucoup de gens optent pour le serpent.
M’approchant d’une petite maison, je vis un chien tranquillement allongé, la tête relevée, mais apparemment indifférent à ma présence. Son silence et son immobilité m’encouragèrent à m’approcher de lui. J’essayai d’adresser un petit salut à mon compagnon de nuit, mais il ne me répondit pas. M’approchant de plus près, je compris que le vase et le pot de fleurs qui se tenaient devant moi, auraient pu mettre bien du temps avant d’apprendre à aboyer…
Sous le soleil, les choses s’éclairent « d’elles-mêmes ». La nuit, le monde apparaît en ombres chinoises, sources d’illusions permanentes. Or, la nuit est éclairée par un astre qui, dans l’homme, correspond au cerveau. N’est-ce pas à cet organe que l’on confie le soin de regarder les choses et de les juger, y compris de jour ?
On ne voit bien qu’avec le cœur, disait le Petit Prince, mais comme les yeux n’y sont pas rattachés, nous devons assumer cette étrange réalité : même ce que nous voyons en plein jour, nous le voyons depuis la nuit de notre esprit. « Je cherche un homme », disait Diogène en se promenant en plein jour, une lampe à la main, dans les rues d’Athènes.
Le temps de rejoindre la yourte et l’aube, de sa gomme bleue, avait commencé à effacer la voie lactée, ne laissant de visible dans le ciel que la lune toujours brillante et une planète pour lui tenir compagnie. Grâce au jour naissant, j’avais retrouvé facilement le chemin de mon lit, mais il me fallut fermer à nouveau les yeux pour retrouver celui des étoiles…