Lors de mes consultations, je laisse volontiers mes sens vagabonder ensemble, car ils me parlent en même temps. Ainsi m’est venue l’envie, avec l’accord de ma patiente, de prendre nos mains en photo tandis que je prenais son pouls.
C’est tout sauf l’esthétique de la scène qui a suscité ce réflexe. L’imagerie médicale n’est pas un concours de beauté. Les mains diaphanes, manucurées et photoshoppées des banques d’images ne reflètent pas la vraie vie. Dans la vraie vie, les mains, les visages et les pommes n’ont pas tous la même forme, la même couleur, et fripent avec l’âge ; ils racontent une histoire à qui sait les lire. Un visage trop maquillé offre à peu près la même profondeur de lecture qu’une boule de cristal peinte. Pour connaître ce qu’il reste de la beauté ou de la santé intérieures chez ceux qui se rêvent en Ken et Barbie vivants, il faut le recours à la psychanalyse et aux examens invasifs. Mais rien n'y fait. Derrière le fantasme de la beauté, de la perfection et de la jeunesse éternelle, le lisse et le rugueux, le jeune et le vieux, le parfait et l’imparfait coexistent à la vie à la mort. Ainsi le veut la loi universelle du Yin-Yang.
Revenons à nos mains, fleurs aux bout des branches émergeant des troncs humains, capables de dire notre sexe, de trahir notre âge, de dévoiler notre profession, qui s’agitent pour compléter notre langue, et révèlent parfois dire ce que notre cœur tente de cacher.
Mettons de côté, dans l’image prise, la perspective qui fait de la première main celle d’un monstre et de la seconde celle de sa proie.
Il y a déjà la couleur. Quel médecin attache encore de l’importance à la couleur des corps, des teints et des langues, qui pourtant exprime tant de choses ? La couleur rouge est celle du sang ; elle correspond au cœur et aux vaisseaux, ici bien visibles, qui le transportent.
La couleur jaune est celle de l’ocre, du lœss, de la terre, élément qui en médecine chinoise correspond aux organes chargés de transformer la nourriture en humus humain.
La forme parle tout autant que la couleur. Les veines qui parcourent la main rouge montrent que le sang y circule abondamment en superficie. En total accord avec la médecine d’Hippocrate, celle des chinois dit que « le sang est le support de l’esprit », et que « l’esprit suit le sang ». Ainsi, les personnes ayant un système vasculaire bien visible du dehors seraient-elles censées porter une attention naturelle à ce qui se passe autour d’elles, et vice-versa. De ce point de vue, me dis-je, mieux vaut que le contraste soit dans ce sens. Même si une forme et une coloration inverse entre les mains d’un praticien et celles d’un patient ne seraient pas moins normales ; cela indiquerait simplement un rapport d’attention et de relation quelque peu différent. Toujours est-il qu’ici, je vois un soleil un peu fort dardant ses rayons sur une terre fragile, la couvant en même temps qu’il la scanne.