Passagers de nous-mêmes

J’étais déjà hypnotisé depuis un bon moment par l’écran panoramique de ce taxi où, tels des fantômes, voitures, vélos et passants apparaissaient dans un champ visuel plus vaste que celui qu’offrait le pare-brise.

Mais quand le chauffeur, las de tenir le volant en cette heure de pointe, appuya sur un bouton pour vaquer à d’autres occupations tout en laissant la voiture se conduire seule au milieu du flot, je compris soudain que je venais de basculer dans un siècle qui n’était plus le mien.
Depuis plus de quarante ans, la conduite est pour moi une seconde nature. Je conduis comme je marche. En regardant la route, en estimant ma vitesse, en me fiant à mes réflexes en cas d’imprévu, en faisant une pause quand je suis fatigué. Sans faire de moi un as du volant, cela m’a permis de conduire (:o) sur bien des routes de France et dans des pays où la signalisation routière, le marquage au sol et parfois même la route elle-même sont inexistants, le tout sans jamais causer d’accident (après, que celui qui n’a jamais fait une petite glissade un jour d’hiver, heurté un bas-côté ou mordu un fossé sur une route trop étroite me jette la première pierre).
Je ne puis m’empêcher de songer que, si je passais mon permis aujourd’hui, toutes ces habilités eussent été inutiles. Gain de temps pour autre chose ? Peut-être…
À quoi est dû ce prodige de la voiture-chauffeur ? Au fait que les voitures modernes sont aujourd’hui toutes connectées, guidées, surveillées et manipulées telles des marionnettes par un ordinateur de bord doté d’une intelligence artificielle capable de voir et de décider en lieu et place du chauffeur. La voiture elle-même n’est pas intelligente, elle obéit docilement.
Inévitablement, cela me fait penser à un autre véhicule, humain celui-là, qui depuis quelques années est en connexion neuronale permanente avec un petit ordinateur greffé au bout de sa main, et appelé smartphone. Si certains, qui le regardent en marchant, se heurtent parfois à des obstacles, c’est simplement qu’ils ne sont pas sur l’application « route ». Ceci mis à part, les humains connectés sont de moins en moins éloignés de la Google Car. Le conducteur du véhicule humain, qui est la conscience, relâche désormais de plus en plus sont attention, encouragé dans sa distraction par ce même appareil auquel il confie désormais son sens de la réflexion, de l’orientation, du souvenir, de l’information.

C’est ainsi que j’imagine, avec quelque terreur je l’avoue, les villes modernes de demain, dans lesquelles circuleront des voitures sans chauffeur sur la route et des piétons sans conscience sur le trottoir. Nous étions nés pour devenir capitaines de nos âmes. Nous voila devenus simples passagers de nous-mêmes.