Rien ne dure ici-bas. La matière s’use, l’énergie se disperse, l’esprit s’évanouit.
Les fragments de pensée humaine les plus anciens – et en même temps si récents au regard de l’âge de l’humanité – ont traversé les siècles gravés sur les matériaux les plus durs...
... comme la pierre, l’argile, le marbre, ou encore les carapaces de tortues, animal lui-même symbole de longévité. C'est le propre de bien des hommes, qui ne peuvent guère accoucher que d’idées, que de souhaiter voir leur pensée préservée et leur parole diffusée pour les générations futures.
Las, la dispersion de l’esprit suit celle de leurs affaires. Et l’évanescence du monde virtuel, auquel nous confions désormais plus volontiers qu’aux carnets intimes nos vieux états d’âme et nos idées nouvelles, ne fait qu’aggraver l’obsolescence de notre intelligence individuelle et collective.
Où sont passées toutes les idées accumulées au fil de ces quelques soixante rondes autour d’un soleil qui m’éclaire autant qu’il me distrait ? Dispersées « façon puzzle », sur des bouts de papiers, dans des mémoires d’ordinateurs aux programmes devenus illisibles, sur des smartphones partis à la casse, dans des nuages qui ne m’appartiennent pas.
A défaut de pouvoir réunir tous ces fragments perdus, tous ces confettis de pensées jetés à tous les vents, j’aimerais ne plus perdre ceux qui restent à naître ou renaître d’ici mon retour au monde. Accoucher, enfin.
Penché au cœur de la nuit sur cette feuille de papier, j’ai le sentiment de graver en mon âme, en même temps que j’écris, un pacte éternel avec les scribes de tous les temps.
Qu’importe la forme que prendra ensuite cette bouteille à la mer, livre, blog, flottant sur un océan visible ou invisible.
Une seule chose est sûre : amies tortues, je ne toucherai jamais à vos carapaces.