C’était un rêve étrange. De ces rêves palpables que l’on vit avec l’intensité de la vraie vie, dans lesquels on se sent parfaitement éveillé, conscient, face au réel.
De ces rêves qui faisaient se demander à Zhuang Zi s’il avait rêvé qu’il était un papillon, ou s’il était un papillon qui avait rêvé qu’il était Zhuang Zi.
Dans ce rêve, j’allais mourir. C’était une question de minutes. Je ne saurais plus vous dire la nature exacte de la menace, mais je vivais avec certitude, au milieu d’autres personnes prises de panique, mes derniers instants.
Dans l’intensité du moment se posa pour moi une seule et ultime question : quelle attitude adopter face à l’inéluctable, que faire de ces dernières secondes de vie ? Je ressentais un curieux mélange d’instinct de fuite et d’envie de maîtriser, d’anticiper ce qui m’était imposé.
Mon réflexe fut finalement de m’asseoir et de me plonger en moi-même, afin d’accompagner du dedans ce qui allait se passer, de vivre le passage de la vie à la mort dans le plus grand calme et la plus grande continuité de conscience possible.
Je me mis donc, toujours en rêve, à détourner mon esprit de ce monde chaotique et effrayant pour l’amener, par le fil de la respiration, au fond de moi, là où les pensées n’ont plus prise. Et se produisit alors une chose étonnante. En arrivant à cet endroit vide de toute production mentale, je me rendis soudain compte que ma respiration n’avait plus lieu à l’endroit ni dans la posture que je croyais, mais allongé dans un lit, en train de dormir et de rêver. J’avais rejoint en douceur le monde conscient. J’étais repassé, par le biais d’une méditation amorcée en rêve, de l’autre côté de la psyché. J’avais franchi, sans m’y attendre, une porte reliant le rêve à la réalité, un gué joignant deux rives habituellement séparées. J’étais en tout cas heureux d’avoir trouvé là, au passage, un dénouement inattendu à mon sombre rêve.
Je restai un court instant dans ce sas entre deux mondes, entre deux corps, toujours attentif à ce souffle qui avait débuté dans l’un pour finir dans l’autre. Et qui, ce faisant, les avait unis. Il y avait eu passage, continuité de mon moi fantasque à mon moi raisonnable, qui maintenant s’étirait dans le lit, les yeux grand ouverts, finissant d’analyser l’étrange scène à deux décors et deux acteurs qui venait de se dérouler.
Cette porte, je la connaissais déjà, mais je ne l’avais jamais empruntée dans ce sens.
Suivant les sages conseils du Dr Leung Kok Yuen, j’ai pour coutume de suivre ma respiration lorsque je souhaite entrer plus facilement dans le sommeil, et passer ainsi en douceur du monde conscient à celui des rêves. Lors de pratiques méditatives, il m’est également arrivé d’expérimenter cet état intermédiaire où la conscience, plongeant en elle-même, arrive à la rencontre du monde onirique, donnant au méditant l’étrange impression de « se voir rêver » (tandis que de l’extérieur, le néophyte voit un apprenti-Bouddha ronfler doucement sur son coussin en dodelinant de la tête, et se dit qu’il ferait sans doute mieux d’aller se coucher).
Si le rêve éveillé est un état bien connu de tous les sages, fous, consommateurs de substances illicites, chamanes et autres derviches tourneurs, « l’éveil rêvé » est encore une sensation différente. C’est une expérience particulière que de partir de l’univers de Peter Pan pour rejoindre, par l’intermédiaire d’une pratique visant, en rêve, à rejoindre la conscience (j’espère que vous suivez), celui de Descartes : Je rêve, donc, je suis… Le chemin fait dans ce sens ouvre d’autres horizons, en particulier si l’on songe à l’étroit lien de parenté qui unit le processus du sommeil et celui de la mort, et à ces vieux lamas tibétains qui choisissent de vivre leur dernier souffle en état de profonde contemplation. Il y aurait apparemment, et pas seulement dans les rêves, quelques bonnes raisons de quitter la vie de cette façon.
Comme si la perspective d’entrer dans le grand sommeil en gardant l’esprit à la lisière des deux mondes ouvrait, elle aussi, de nouveaux horizons... La mort, une occasion d’éveil ? Le paradoxe ne pourra choquer que ceux qui n’ont pas encore réalisé le fait que leur corps, ce véhicule fait d’humus et tôt ou tard destiné à la casse, abrite un conducteur affranchi du temps et de l’espace, libre de poursuivre son chemin à la recherche d’un nouveau moyen de transport. Il suffit, en médecine chinoise, de comparer l’éclat du regard et celui du visage pour constater qu’il existe dans l’être humain deux entités, à la vitalité et à l’âge parfois bien différents…
Je poursuis ma réflexion. Si l’on admet que le fait de quitter en conscience son véhicule représente une expérience spirituelle, faut-il nécessairement en déduire que seul un tel état permet de bien mourir ? Sans doute pas. Lorsque quelqu’un s’éteint simplement dans son sommeil, pourquoi son rêve s’interromprait-il ? Et si ce rêve emporte avec lui une part de conscience, pourquoi ne continuerait-il pas à se dire « Je suis » ? De toute façon, conscient ou pas, il sera.
Ce rêve m’a finalement susurré la chose suivante : tout être humain a le choix de mourir de deux façons, que je qualifierai d’« animale » ou d’« humaine ». Mourir de façon animale (du grec Anima, âme), c’est rejoindre en douceur l’âme du monde, sans conscience d’en être séparé. Mourir de façon humaine, c’est emporter avec soi sa conscience d’être et se voir ainsi dans la possibilité, telle une émission en attente d’un récepteur, de continuer sous une autre forme le chemin engagé. Au final, deux perspectives qui apparaissent également exaltantes, sans que l’on puisse dire, d’ailleurs, laquelle est la plus enviable.
J’avoue éprouver quelque gêne à livrer ici une expérience si intime, au risque de passer pour quelque peu illuminé. Mais la médecine ayant, comme la vie elle-même, des limites, j’ose espérer que cette expérience partagée pourra nourrir tous ceux qui, médecins comme patients, voient avec appréhension la maladie ou la vieillesse gagner du terrain, et l’heure du départ à la casse approcher. À la différence de la naissance, nous manquons cruellement de modes d’emploi pour aider les nôtres à prendre le chemin du retour, et à prendre conscience du fait que le conducteur est distinct de son véhicule. Même si certaines clés peuvent manquer à la lecture de cet article, l’important est ailleurs. Dans la simple et forte envie de partager avec tous ceux qui souffrent ou dont le départ est proche, qu’ils soient croyants ou non, cette évidence qu’une porte existe, qu’elle n’a pas besoin de clé, et qu’elle ouvre sur un au-delà qui n’est pas la mort, mais une autre facette de la vie. Une vie de rêve. Que ce rêve soit agréable ou non, éveillé ou pas, là sera l’aventure de chacun.