Hommage aux charlatans

Relisant récemment un vade-mecum de médecine empirique gitane*, j’ai marqué un arrêt sur le passage suivant :


« Voyons maintenant ce qu’il en est des tumeurs et des ulcères. Ceux qui vont me lire ne doivent jamais oublier ceci : je ne suis pas un médecin. Je ne suis pour l’Ordre des médecins qu’un de ceux qu’ils nomment « charlatans ». Pour ce mot, je vous prierais de vous reporter au Petit Larousse ou au Robert, car eux seuls font la loi en la matière. »
Va pour le Robert, qui indique que Charlatan est un mot italien du XVIe siècle, croisement de cerratano « habitant de Cerreto » (village réputé pour les drogues que ses habitants vendaient sur les marchés), et de ciarlare « parler avec emphase ». En résumé, les premiers charlatans étaient tout simplement des vendeurs de remèdes médicinaux, remèdes qu’ils savaient présenter avec un sens aigu de la tchatche et du commerce.
Si les gitans ont sans doute un savoir et un don méritant ce titre, ne trouvez-vous pas que la définition sied également à merveille aux marchands ambulants de drogues modernes que l’on nomme aujourd’hui les visiteurs médicaux ? Et que dire de ceux d’entre eux qui, devenus ministres de la santé, continuent de vanter les bienfaits de produits expérimentaux sortant des laboratoires pharmaceutiques ? S’ensuit ce savoureux paradoxe, qui est que les médecins sont, de nos jours, les premiers clients des charlatans, quand ils ne relaient pas cette pratique eux-mêmes.
Ceci dit, si le charlatanisme est l’art de vendre un médicament avec emphase, il est finalement regrettable que les médecins n’aient pas parfois eux-mêmes l’âme plus charlatanesque au sens noble du terme. En effet, au lieu de nourrir le doute chez leurs patients en prescrivant des traitements en double aveugle -terme qui sonne toujours à mes oreilles comme un étrange aveu-, n’auraient-ils pas avantage à mettre plus souvent de leur côté la valeur psychosomatique ajoutée aux traitements -le fameux effet placebo-, dont on sait qu’elle représente 30 à 70% de l’action thérapeutique selon l’individu et le contexte ?
Car l’être humain –les habitants de Cerreto l’avaient déjà compris- est loin d’avoir la rationalité que la science prête à ses maladies. Une médecine qui n’a plus le temps d’écouter ni de parler à ses patients, est une médecine qui manque peut-être de charlatans.

* La médecine secrète des gens du voyage, Pierre Derlon, Ed. Robert Laffont, 1978.