Avec ou sans lunettes

Lorsque j’observe le monde à travers mes lunettes, je le vois parfaitement net, précis, contrasté, fouillé, ce qui aurait tendance à me rendre à mon tour analytique et pointilleux.

Lorsque j’ôte mes lunettes, le même monde m’apparaît, mais avec des contours moins tranchés, un flou plus artistique et reposant, des apparences plus douces : je vois les roses sans les épines, les sourires sans les rides, les pays sans les frontières. Dans le flou, les choses s’entremêlent, deviennent interdépendantes ; elles tendent à former un tout unique. N’est-ce pas là leur vraie réalité ?
Il me semble aussi que lorsque ma vision du monde extérieur est moins nette, la présence à moi-même se voit intensifiée. Un peu comme si la perte d’acuité du dehors se transformait en acuité gagnée au-dedans, une partie de mon regard se tournant vers l’intérieur pour me rappeler que ce ne sont pas les lunettes qui voient le monde, ni même les yeux, ni même le cerveau, mais, au fond du fond, le cœur, ce grand éclairagiste. Que la scène n’existe qu’à travers le regard et la conscience de celui qui l’observe. Suffirait-il de poser se lunettes pour faire sans le savoir de la physique quantique comme Monsieur Jourdain faisait de la prose ?
Je trouve encore au flou artistique du monde une autre vertu : moins je l’observe, et plus je l’écoute ; moins je m’attache à son apparence, et plus je perçois sa musique et ses chuchotements. Une manière différente, plus intime, de communier avec lui.
Voilà pourquoi j’apprécie de poser mes lunettes de temps en temps. Non seulement je me fais des tableaux impressionnistes à pas cher, mais si un jour elles devaient devenir à nouveau inutiles, je verrais encore.