Le marchand de sable

La naissance est le moment paradoxalement fatal où se renverse, pour chacun d’entre nous, le sablier de la vie.

Un sablier dont il est d’autant plus difficile d’évaluer la durée exacte qu’en fonction des aléas de notre existence, le sable que le marchand nous a donné peut s’écouler plus ou moins rapidement.
Un sablier dont il ne faut en tout cas jamais sous-estimer la fragilité, car il peut casser à tout moment, laissant le sable retourner d’un coup à la terre.
À la différence de l’horloge, qui égrène inexorablement les secondes et crée dans notre esprit le pénible décompte du temps qui passe, le sablier est silencieux, et l’immobilité apparente que produit son écoulement fluide nous donne l’illusion d’une éternité passagère.
Le sable déjà écoulé est notre passé. Celui qui attend en haut, notre futur. Entre les deux, s’écoulant dans un instant fugace et sans consistance, le présent, qui ne fait que transformer en permanence le futur en passé. Pour fuyant et impalpable qu’il soit, ce présent qui s’échappe est le seul moment qui ait une existence véritable. Et comme il est impossible de l’arrêter, au risque sinon d’arrêter de vivre, il n’est d’autre moyen, pour réaliser sa vie, que de plonger en corps et en esprit dans cet écoulement immobile. Vivre, du lever au coucher, la seconde, la minute, l’heure, le jour, sans se soucier de l’avant ni de l’après, qui ont été et seront ce que nous en faisons maintenant. Telle est l’exhortation des méditants, contemplatifs et poètes de tous les temps : Caaaaaarpe Dieeeeeeem…
Il existe toutefois une manière naturelle d’arrêter le temps qui passe : lorsque nous nous allongeons pour dormir, notre sablier se couche lui aussi, et le sable du temps ne s’écoule plus, ou de manière beaucoup plus ralentie. Chronos suspend son vol, reportant le moment de la visite à son frère Thanatos. C’est ainsi que, passant le tiers de notre vie à dormir, nous vivons un tiers de vie plus longtemps que si nous pensions vivre davantage en ne dormant pas. De quoi voir, et vivre, bien des jours de plus. Les rêveurs sont bien de la même race que les poètes.
Enfin, quand arrivent les derniers grains dans le goulet de notre existence, vient le moment de réaliser que le marchand de sable n’est pas mauvais bougre. Car le verre du sablier est fait de sable lui aussi, un sable dont la transparence permet désormais de voir à travers le temps infini.
Avant, peut-être, que le marchand de sable ne retourne à nouveau le sablier pour éprouver un nouvel être au feu de la vie. Ou pour le dire autrement, d’aller faire cuire un neuf :)