Le grand aquarium

Les larges baies traversées par les rais de lumière d’un soleil printanier donnent à ce petit restaurant des allures de pull marin.

Dans un aquarium, une vingtaine de homards se marchent dessus, tels des gladiateurs dans une arène, attendant le pouce levé d’un client, ce qui sera pour eux plutôt mauvais signe.
Le mouvement mécanique des homards fait écho au cliquetis des fourchettes des clients attablés. Eux n’ont pas d’exosquelettes, mais l’on devine, sous les vêtements, le mouvement des muscles et des mandibules.
Assis dans un aquarium plus gros, j’assiste à un théâtre de marionnettes attablées, à l’intérieur desquelles roulent des yeux, bougent des langues, descendent des aliments et des boissons, fusent parfois quelques sons, comme sortis d’un orgue de barbarie.
À la différence notable des homards, le filigrane posé des ombres à contre-jour signe la présence des marionnettistes eux-mêmes, venus ici moins pour assouvir une véritable faim que tuer le temps à plusieurs.
L’un d’eux a pris un homard. Je vois le serveur puiser dans le petit aquarium un guerrier, chargé d’une forme d’énergie qui ne figure sur aucun emballage de produit de supermarché.
La consommation du vivant par le vivant a quelque chose de sauvage qu’il est difficile d’assumer quand on se dit civilisé. Mais il faut bien vivre, n’est-ce pas. Et lutter parfois pour ne pas se laisser marcher dessus. Aller au restaurant, le temps d’oublier que nous avons tous les pieds dans le plat, homards que nous sommes pour les convives du monde de demain.
Lâche et compatissant que je suis, j’ai pris du poisson.