L’actualité du moment m’incite à me pencher sur cet étrange organe qui dépasse de mes lèvres lorsque je m’applique, et que j’ai tourné sept fois dans ma bouche avant d’écrire à son sujet.
Quel fantastique couteau suisse que la langue, capable à la fois de distinguer les saveurs, d’humecter les aliments, de les promener entre les dents, de moduler les sons pour permettre au souffle de se transformer en paroles ou musiques, de sortir, enfin, pour dire bonjour, se moquer, lécher une plaie ou créer du plaisir. Un couteau avec lequel il est facile de blesser, comme de se couper soi-même, c’est pourquoi le silence est souvent son étui le plus sûr.
La langue fait partie du jeu de pin’s sensoriels accrochés à notre tête nous mettant au contact du monde, et qui ont l’élégance commune d’avoir pour modèle les organes du corps eux-mêmes. Le nez, porte battante triangulaire de notre bar à air, a un air de famille certain avec les poumons. Les oreilles, enceintes stéréo en forme de haricots, renient difficilement leur lien de parenté avec les reins ; les lèvres, faucilles rosées fauchant la nourriture, ont l’apparence de la rate, et toute ressemblance entre les yeux, amandes aux reflets changeants, n’est pure coïncidence avec le foie que pour qui ne les a jamais vu changer de couleur en cas d’hépatite. La langue, pour sa part, ressemble comme deux gouttes d’eau à l’empereur des organes qui siège au milieu de notre poitrine : même forme, même couleur, même texture, même vascularisation. Et si la langue a tant d’aptitudes, sans doute est-ce parce qu’elle est le reflet d’un cœur qui a lui-même plusieurs visages. Les cardiologues y voient une pompe, les religieux, une lampe qui éclaire le monde. Un ouvrage de la dynastie Ming, le Yi Xue Ru Men, résume cette double réalité : "Il y a le cœur de chair et de sang, qui ressemble à une fleur de lotus refermée et se trouve sous le Poumon et au-dessus du Foie, et il y a le Cœur de l'esprit, qui régit les dix mille choses, âme vacante et omnisciente".
Revenons à notre langue, celle que l’on bouge pour manger comme pour parler ; celle qui pâlit lorsque le cœur de chair fatigue, et qui fourche lorsque le cœur de l’esprit est troublé. Celle que les vieux tibétains tirent pour dire bonjour, ou demandent aux enfants de manger (« Che Le Sa !»), façon pour eux de dire leur amour de cœur à cœur avec malice. La confusion entre toutes les langues que parle la langue pousse facilement certains à confondre formule de politesse avec insulte ; blague séculaire avec pulsion sexuelle. Pourtant, aurait dit Magritte, ceci n’est pas une pipe. Juste, parfois, le signe d’un cœur étroit, ou pour le dire autrement, une conscience étroitisée par sa propre culture, triste disposition rendant naturellement mauvaise langue.
