Cela fait plusieurs mois que je ne m’étais pas assis en terrasse. Le temps ne m’y incitait pas, que ce soit celui qui passe ou celui qu’il fait.
L’air est doux, tranchant avec les semaines passées de frimas. Détendu comme je suis, je ne prends aucun risque à commander une pression. La serveuse me propose une bière de printemps. Quelle bonne idée. La première gorgée de bière, comme en parle si joliment Philippe Delerm, me fait l’effet d’une drogue. La douce amertume teintée d’un soupçon d’acidité me fait aussi soudainement que mystérieusement entrer dans matrice de la France des bistrots. Me voici en lien invisible avec les touristes de passage mêlés aux locaux venus jouer les pots de fleurs à l’extérieur de cette brasserie d’une petite ville de France que je ne connais pas. Je suis fleur dans un jardin humain, ressentant une ouverture profonde et indicible sous les premiers rayons de soleil printanier. La sève rouge qui circule dans tous ces corps assis autour de moi exprime silencieusement un même besoin de boisson, de soleil et de lien social. Autant d’éléments dont ils furent privés lors du confinement printanier d’il y a quelques années pour cause de Covid, et qui créèrent une incompréhensible frustration. Quoi, privé de terrasse, et alors ?
C’était sans compter sur le besoin vital de pauses extérieures dans ce monde qui nous enferme dans des boites du matin au soir et de la naissance à la mort. En ce moment précis autant que banal, je réalise quelle bouffée d’air peut représenter une simple halte en de tels lieux, quelle énergie elle véhicule, quels élans créatifs nombre d’écrivains et d’artistes doivent à leur temps de vie passé au bistrot, derrière une vitre pleurant sous la pluie ou sur une terrasse ronronnant au soleil ; quelles révolutions intérieures et extérieures peuvent naître lorsque l’on interdit durablement aux humains de laisser leur âme fleurir librement en terrasse, dans la rue, dans les champs.
La fleur assise en face de moi me regarde en souriant. Vivent les jardins partagés.