Des dauphins dans la plaine

De passage chez Inès White Bird, grand-mère Lakota vivant dans le petit village de Wamblee, sur la réserve de Pine Ridge, je contemple avec perplexité la vieille tapisserie qui orne son salon. Un banc de dauphins batifolant dans l’océan.

Me voyant absorbé, Inès me lance : « You like it ? ». Je n’ose pas lui dire que ce qui me laisse surtout songeur, c’est la présence incongrue de ce décor marin sur une tapisserie passablement mitée, en plein Dakota du Sud.
« What do you see ? », ajoute-t-elle. Je comprends alors soudain qu’elle me propose de regarder la scène d’un autre œil. Avec le même œil que son fils, Lance, venu me chercher à l’aéroport quelques jours plus tôt, et qui tout en conduisant m’avait montré du doigt un grand nuage en forme d’aigle planant au-dessus de la route de la réserve, s’exclamant : « Look ! Good sign ! ». J’ai vu l’aigle sans qu’il me le décrive car il était étonnamment ressemblant, et je me suis même demandé si je ne venais pas de passer une frontière invisible pour entrer dans une sorte de monde d’Amélie Poulain chez les Lakota.
Je plonge donc mon regard dans la tapisserie, les yeux reliés à cette partie du cerveau qui voit des lapins dans les nuages. J’y trouve timidement un cheval, un visage de profil… Inès m’aide (je traduis) : « Ici, tu vois, il y a un feu de camp avec des personnes autour. Là, des bisons dans la prairie, là, un tipi… ». Ça y est, je vois. Les dauphins ont soudainement disparu, remplacés par une immense scène des indiens des Plaines. Inès vient de me faire entrer dans la Matrice. Je comprends à présent pourquoi cette vieille tapisserie trône, telle une Joconde, sur son mur.
Un autre monde s’offre à ceux qui le regardent avec le cœur.