Des sons sortent de ma bouche et l’auditoire prend des notes.
Ce qu’ils ne savent pas, c’est que je suis en train de dormir.
Il y en a qui parlent en dormant. Moi, il m’arrive de m’endormir en parlant. Lorsque, par exemple, écrasé de fatigue, je dois donner un cours. Alors, une partie de moi-même se met en pilote automatique, lisant et commentant comme il se doit le sujet du moment, tandis que l’autre partie de moi-même commence à plonger dans la première, devenant l’observateur au lieu de l’acteur. Exactement comme lorsque la conscience sombre dans le monde de l’âme au moment du coucher.
C’est ainsi que je me vois, parlant comme en rêve, à une salle qui, à son tour, est certainement en train de prendre des notes en état de transe légère, vu le ton sophronique involontaire qu’a pris mon discours.
Dans ce demi-rêve éveillé, ou cette demi-conscience rêvée, allez savoir, je m’étonne moi-même de ce que je suis en train de dire, comme si j’étais un autre, en train de parler et raisonner à ma place. Heureusement, je suis d’accord avec moi-même !
Cette séance d’auto-hypnose pédagogique m’est arrivée à de multiples reprises, à mon corps défendant, mais il est difficile de demander à toute une salle de patienter pour qu’on puisse aller se réfugier dans un hamac. Et puis cette somnolence ne dure pas. Après quelques dizaines de minutes, le temps, comme en navigation solitaire, d’une recharge éclair de la conscience, cette dernière reprend les manettes, et je m’éveille à nouveau à ce que je suis en train de dire, retrouvant une voix et une gestuelle plus vivantes, faisant du même coup sortir l’auditoire de sa transe légère où je l’avais plongé en même temps que moi. Et constatant surtout, avec plaisir et étonnement, que le fil de mes pensées, en passant du somnambulisme à la veille, n’a pas été rompu.
Loin d’avoir abusé les étudiants sur la qualité de l’enseignement ainsi transmis, j’ose espérer que cette manière accidentellement plus profonde que d’habitude de faire passer le savoir participe de son ancrage dans les replis de la mémoire, comme lorsque l’on apprend en dormant.