Le moment du lever est celui où, parfois, l’âme se prend à poser des questions incongrues à la conscience du jour naissant.
La question qui vient chatouiller ce matin ma réflexion en même temps que mes narines devant mon bol fumant est la suivante : après quarante ans de médecine chinoise au cours desquels j’ai eu l’occasion d’apprendre tous les bienfaits du thé et d’en apprécier la complexité, pourquoi diable suis-je en train de tremper une tartine de camembert dans un bol de café ?
Sans doute est-ce mon grand-père qui m’initia, par exemplarité involontaire, à cette étrange mixture. La cafetière sur le coin du poêle, toujours prête à accueillir l’hôte de passage, fait partie des images, des parfums et des saveurs de mon enfance.
Ce n’est que quelques années plus tard, lors de colonies de vacances à la montagne, que je découvris mon premier bol de thé : une infâme pisse d’âne servie dans de gros brocs en verre dans lesquels trempaient des sachets emplis d’une sorte de poussière de bois. Il m’a fallu plusieurs autres années pour goûter à nouveau ce breuvage, avec la méfiance d’une Blanche Neige à qui l’on propose une pomme brillante. Et même si j’ai eu, depuis cette époque devenue lointaine, l’occasion de goûter des thés délicats et magnifiques ; même s’il m’est arrivé bien des fois de tremper des tartines de camembert piquant dans des cafés infects, ma madeleine de Proust reste la même.
Tout ceci pour dire que le goût personnel est un mystère, qui tient moins à la sensorialité pure qu’à la mémoire gustative et olfactive.
Ce qui fait de nous des « gastronomes en culotte courte à vie » semble bien moins tenir de l’odeur ou de la saveur que du souvenir qui lui est associé, cette association fût-elle sans rapport direct.
Parfois, le souvenir est terriblement partagé, comme celui du clou de girofle qui parfumait à la fois les mains du dentiste et le pot-au-feu de mon enfance.
C’est alors qu’il devient important de se souvenir des belles choses.