Big Bangs sortis du cœur de la noirceur sidérale et suivis d’explosions d’étoiles multicolores, les feux d’artifices me font à chaque fois l’effet d’une célébration de notre univers en expansion.
Une noble façon de faire parler la poudre, issue du génie de la Chine ancienne, qui savait aussi que les émotions ne sont autres que des mouvements d’énergie, et que sa dispersion donne naissance à la joie. La tête levée, le cœur sursautant à chaque nouveau BOUM !, les yeux grand ouverts pour imprimer dans mon cerveau la course éparpillée des étoiles, chaque gros feu d’artifice remplit, je l’avoue, mon cœur de joie et d’admiration proprement infantile, en même temps qu’il me rappelle ma minuscule condition d’humain au sein d’un champ d’étoiles flottant dans un univers infini.
Mais comment écarquiller les yeux à travers l’écran d’un téléviseur ou pire, celui d’un smartphone ?
Quel intérêt de faire un long voyage pour assister à un spectacle en direct, et, au moment où celui-ci se produit, réfugier son regard à l’intérieur d’une petite boite ? Pour s’assurer qu’on ne perdra rien dudit spectacle ? Perdu. Pour le partager avec d’autres ? Soi-même, sans doute, plus tard, puisqu’on n’y était pas vraiment.
D’une manière plus générale, j’ai toujours quelque peine à voir des individus assister à des événements exceptionnels ou se trouver dans des lieux magnifiques, et n’avoir réellement d’yeux que pour leur téléphone, ou encore se prendre eux-mêmes en photo en tournant le dos à la chose supposément digne d’intérêt. Au lieu de se demander : « Où vais-je aller en vacances cet été ?», certains devraient plus honnêtement se dire : « Où vais-je aller regarder mon téléphone cet été ?». Que chacun garde les yeux rivés sur son smartphone dans le métro, c’est chose concevable. Que la même scène s’observe en tête-à-tête au restaurant, et que l’on se mette à photographier les plats plutôt que de les sentir, cela commence à poser question et dire autre chose. Le besoin d’intercaler un écran entre soi et le vécu semble devenu un véritable tic, sinon un TOC sociologique. Une forme de narcissisme illusoire et vaguement désespéré, poussant à se désintéresser de qui, ou ce que l’on a en face de soi, pour rester connecté avec le reste d’un monde virtuel dans l’espoir qu’il nous retournera quelques cœurs en emojis. Mais plus les humains essaient de se montrer et de montrer, plus ils sont anonymes et invisibles. Plus ils sont connectés à leurs appareils, et plus ils sont déconnectés de la réalité.
Pour mémoire, nous disposons déjà d’un matériel portatif de prise de son et d’image, assorti d’une disque dur capable d’enregistrer une vie d’émerveillement. On appelle cela des yeux, des oreilles et un cerveau. Cerveau, qui, comme la lune, ne fait que refléter la lumière au lieu d’éclairer les choses par lui-même. Le monde que nous voyons est déjà, en soi, un monde virtuel, une projection qui fait dire à un proverbe chinois que « quand on regarde le ciel dans l’eau, on voit des poissons sur les arbres ». Dans La République, Platon rappelle que les hommes sont tels des prisonniers enchaînés dans une caverne, dans laquelle ils prennent des ombres projetées par la lumière du dehors pour la réalité. En regardant le monde avec les yeux et non avec le cœur, nous sommes déjà dans Matrix sans le savoir. Qui peut dire vers quel degré d’aliénation mentale et de déracinement du réel se dirigent ceux qui se promènent en permanence avec un casque sur les oreilles et un écran devant les yeux, dans l’attente qu’on leur implante dans le crâne des puces autrement plus pratiques, capables de prendre le relais de leur ordinateur cérébral ?
La seule liberté que peut nous offrir notre aliénation à la technologie est d’agrandir notre caverne et de la décorer de mille feux.
Des feux d’artifices.