Certains, le temps d’un tonneau en voiture, revoient tout leur passé défiler.
Est-il possible que d’autres, le temps d’un galop de cheval, voient leur avenir se dessiner ?
Il aura suffi que ces deux-là arrivent avec leur pas nonchalant, leur souffle chaud, leur œil-miroir affectueux et détaché ; que celui qui m’est destiné me bouscule maladroitement – façon de dire bonjour en poulain – et que les deux repartent d’un trot léger pour aller se rouler un peu plus loin dans la neige, pour que fondent tous mes doutes et mes craintes.
Je ne connais rien aux chevaux, mais ça ne va pas durer. Je ne connaissais rien à la voile, je me suis formé, j’ai traversé l’atlantique. Ce ne sont pas les Franches-Montagnes qui vont m’arrêter.
Bon, d’accord, l’âge avance. Mais je calcule aussi vite qu’ils sont en train de courir. Je nous devine, dans une vingtaine d’années, broutant ensemble nos légumes moulinés, mais je vois avant cela tout le chemin que nous allons faire ensemble pour ne jamais vieillir. Sylvain Tesson a bien raison : vivre, c’est faire de son rêve un souvenir.
L’immobilité du corps, c’est la mort de l’âme. L’élan physique de ces jeunes alezans se transforme en moi en élan moral. Il faut juste que mon dos, ma force et mes réflexes tiennent le temps que nous nous apprivoisions mutuellement. Pour les jeunes branchés qui n’ont pas lu le Petit Prince, je vais le dire autrement : il faut juste que j’arrive à me connecter. Une fois en Wi-Fi, je pourrai compter sur eux pour me porter d’un point à un autre plus sûrement qu’avec une Google-Car. Projet vital pour qui boycotte les autoroutes, et dont la vie est faite de chemins de traverse sans balises ni lignes blanches.
Retour éclair à l’instant présent. Je parle au singulier, mais nous sommes deux à vivre la scène. Qui croyez-vous qui ait pris la photo ? Dans ce paysage de neige, nous nous ébrouons à deux, comme nos futures montures, dans un mélange de joie et de réflexion partagées. Car ce qui bondit devant nous est aussi un défi à deux et à plusieurs, consistant à préserver notre instinct grégaire dans un monde qui s’ingénie à couper tous les liens véritables. C’est suite à la bascule covidienne du monde qu'est née l'idée d’un projet humanitaire de soins itinérants en attelage. Quelque part, c’est le Covid qui m’amène ici, m’offre cette scène, me fait prendre la décision d’une route nouvelle avec des compagnons nouveaux. Le Yin Yang, ce coquin.
Les crazy horses ont terminé leurs tonneaux dans la neige ; les miens ont pris fin dans ma tête. Heureusement, à la différence de ce qui arrive à un Michel Piccoli sensiblement du même âge que moi dans les choses de la vie *, il m'est non seulement possible de repartir, mais de prendre une nouvelle route.
Les deux chevaux, c’est increvable.
* "Les choses de la vie", roman de Paul Guimard, adapté au cinéma par Claude Sautet en 1970.